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Une nuit, j’ai senti que je pourrais dormir sans lire le Coran

LE MONDE | 17.02.2017 à 10h18 | Par Cécile Chambraud



Ils sont nés dans une famille musulmane mais ils n’ont pas ou plus la foi. On ne parle presque jamais d’eux et on en sait peu de chose, tant l’attention s’est fixée sur ce que l’on a appelé la réislamisation desjeunes générations issues de l’immigration.
Pourtant, des responsables du culte s’inquiètent à mi-voix des « sorties de la religion » qu’ils constatent autour d’eux. L’étude sur les musulmans de France pilotée par l’Institut Montaigne, à l’automne 2016, évaluait à 15 % leur part dans un échantillon de personnes se disant musulmanes ou nées d’au moins un parent musulman.


Certains d’entre eux ont répondu à un appel à témoignages lancé sur Lemonde.fr (à leur demande, ils apparaissent ici sous des noms
d’emprunt). Aujourd’hui agnostiques ou athées, ils ne sont en rien des militants de leur posture spirituelle. Mais, aux confins de l’intime, du familial et du social, leur point de vue éclaire une réalité souvent tue, parfois compliquée à vivre. Houssame Bentabet, qui prépare une thèse de sociologie sur ces ex-musulmans, encore jamais étudiés, témoigne qu’une « grande majorité vit cet abandon de la foi secrètement, ayant parfois des pratiques religieuses pour qu’on ne les soupçonne pas, parfois au prix d’une souffrance ».

Dans l’islam, indique le doctorant, « il y a une tension entre la liberté de croire, que l’on trouve dans le Coran et la sunna [les dires et actes du Prophète], et la question du châtiment de l’apostasie, que l’on trouve dans la sunna ».
Pour certains, le renoncement à la foi de leur famille a relevé d’un
simple constat d’évidence. « Je me suis très vite rendu compte que jen’y croyais pas du tout », résume Bahous, né dans le sud de la France de parents pratiquants, eux-mêmes nés en Algérie. La distance avec la religion de cet assistant comptable de 33 ans a pris corps lorsqu’il était au collège : « On prend alors conscience de ce qu’on veut et qu’on ne veut pas. C’est là que j’ai découvert l’existence de nombreuses autres religions. J’ai commencé à me demander pourquoi certains croient en tant d’autres dieux. »





« Peur d’être découverte »

Pour d’autres, la rupture est plus soudaine, au moment de
l’adolescence ou un peu après. Nizar, 28 ans, consultant en
informatique dans les Hauts-de-Seine, né et formé au Maroc, est devenu « mécréant » pendant ses études d’ingénieur, sous l’influence d’un ami
qui lui a parlé de l’agnosticisme. S’en est suivie une période de
lectures et de recherches.
« Une nuit, j’ai senti que je pourrais
dormir sans lire les versets du Coran. A mon réveil, je n’étais plus
un musulman », témoigne-t-il.

Il est plus ou moins aisé d’assumer cette rupture au sein de la
cellule familiale. Au point, parfois, de devoir la dissimuler. A 18
ans, Sarah n’envisage pas d’en parler à ses parents : « La religion
est trop inscrite en eux pour qu’ils l’entendent », relève-t-elle.
Elle a pu s’en rendre compte lorsque, enfant, ses doutes se
manifestaient pas des questions hétérodoxes. Elle se souvient ainsi
s’être « fait sermonner » pour avoir demandé à sa mère si Dieu était
un homme ou une femme. Aujourd’hui, cette étudiante en biologie de la région parisienne garde pour elle son agnosticisme : « Ma mère me force toujours à prier, ça me fait souffrir mais je me dis qu’un jour, je serai totalement libre de mes actions. »

La fratrie ne fournit guère d’interlocuteur disposé à comprendre cette évolution spirituelle. « Je n’ai pas cherché à leur en parler, par
peur d’être découverte », explique Sarah. L’incompréhension est
parfois plus forte chez les frères et sœurs que chez les parents. Les
plus âgés des sept frères et sœurs de Bahous, très observants, sont
ainsi plus enclins que la génération de ses parents à lui faire des
reproches. « Jamais mes parents ne m’ont fait de remarque. Mon frère
aîné, lui, a un discours plus critique. Il m’accuse d’être “francisé”
! »

Trop « francisé » pour certains, Bahous demeure irrémédiablement
renvoyé à ses origines par d’autres, qui n’hésitent pas à lui dire,
parlant des musulmans : « S’ils pouvaient tous être comme toi ! » «
Pour ma famille, je trahis la tradition et si, comme cet été, je dis
qu’il est idiot d’interdire le burkini, on me renvoie à ma culture
d’origine, se désole-t-il. On est toujours au milieu. Le débat
politique a réussi insidieusement à assimiler musulman, arabe et
terroriste. C’est compliqué pour ceux qui ne croient plus. »

Ces implications sociales, identitaires de l’abandon de la foi, Jamal
Temsamani les vit intimement. Ce médecin du sud de la France, né en Belgique il y a 50 ans, se dit tout à la fois agnostique et « baigné
de la lumière » du dieu de sa famille. Ses frères et sœurs, plus âgés,
nés au Maroc, sont restés très religieux. Lui s’est très tôt distancé
de la foi tout en ayant gardé « le sentiment très fort d’appartenance
à une culture, à une lignée ». Bien qu’elle lui ait fait ressentir «
une forme de stigmatisation », l’école belge a été « au fondement de[s]a laïcité », lui donnant le goût de la « libre pensée ». 
« Nous,enfants de musulmans, on doit vivre avec la blessure d’avoir étéarrachés d’un lieu qui était celui de nos ancêtres. C’est la prise deconscience de cette déchirure qui permet d’avancer », explique ce médecin marié à une non-musulmane.

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